رویا

Lecture d’Alain Lance, Inalco – Paris 2017

Yadollah Royaï, j’ai fait sa connaissance voici presque un demi-siècle, à Téhéran, au début de l’année 68. Ayant eu la possibilité de remplacer le service militaire par la coopération culturelle, j’eus la chance de découvrir l’Iran pour y enseigner le français, la première année à Ispahan puis la seconde à Téhéran. Un ami poète irlandais, Geoffrey Squires, qui enseignait l’anglais au British Council d’Ispahan, me permit d’entrer en contact avec quelques poètes iraniens. Je signale au passage que Geoffrey Squires a publié l’an dernier une nouvelle traduction en anglais des poèmes de Hâfez et que plusieurs livres de lui ont été traduits aux éditions Unes. C’est donc ainsi que je rencontrai Ahmad Châmlou, Mohammad Ali Sépanlou, Nader Naderpour et Yadollah Royaï.
Au printemps 68, suivant de fort loin certains événements qui secouaient le paysage politique français, j’avais organisé, grâce aux amis poètes iraniens, une mémorable soirée en hommage à Yves Bonnefoy, lorsque celui-ci fit une escale à Téhéran. Cette manifestation se déroula dans la galerie de peinture Rowzan. Bonnefoy y lut des poèmes et Naderpour, Sépanlou et Royaï leurs traductions en persan.
Avec Sépanlou et Nadjafi j’ai alors préparé pour la revue action poétique, à laquelle je collaborais déjà, une présentation de quelques poètes iraniens contemporains : Farrokhzade, Châmlou, Naderpour, Mochfeghi, Azad, Ahmadi, Amini, Sépanlou, Nafici, Rahmani, et Royaï.
Permettez-moi de vous lire le poème de Yadollah qui figurait dans ce numéro 39 de l’automne 1968, il s’intitule Norouz 1955.

Un cœur battait parmi nous
Parmi nous un cœur était battu
Soudain on nous fit sortir de cette petite chambre familière.

Pour ne pas construire une rue de fuite
Les murs de la prison marchaient en largeur.

Au-delà de la fenêtre
À chaque toux du passant
Un couteau tombait de l’étoile
En-deçà de la fenêtre

Une fois toutes les vingt-quatre heures
Un fouet se levait du calendrier

Le cœur robuste de la pierre ne battait plus
Et la feuille n’entendait battre son cœur
Que dans la pluie.
Le calendrier, le fouet
et les larges murs
Nous ont accompagnés
de cette petite chambre familière
jusqu’à vingt-quatre toux
jusqu’à vingt-quatre couteaux.

J’ai lu ce poème non seulement pour évoquer le début de mon amitié pour le poète que nous saluons aujourd’hui mais aussi pour faire entendre la singularité de cette écriture, déjà perceptible dans un poème à dimension politique.
Depuis cette publication en revue, la poésie de Yadollah Royaï est heureusement présente en traduction française par de nombreuses publications aux éditions Dana, à L’œil écoute ou à L’Inventaire, grâce à ses traducteurs, et notamment Christophe Balaÿ et Arash Joudaki aux éditions Tarabuste pour la période récente. Je voudrais mentionner également le choix de poèmes paru en 1997 aux éditions Créaphis sous le titre Et la mort était donc autre chose. Ces traductions furent faites au Centre culturel de Royaumont, lors d’une de ces belles semaines de traduction collective qu’animait Rémy Hourcade. Yadollah lisait un poème, Christophe Balaÿ nous en livrait une première traduction interlinéaire et ensuite commençait une passionnante séance de discussion entre quelques poètes français pour aboutir à une version recueillant l’approbation des uns et des autres. C’est ainsi qu’Esther Tellermann, Joseph Guglielmi, Claude Esteban, Bernard Noël et moi-même avons élaboré en commun les traductions publiées dans ce livre.
Lorsqu’en septembre 1999 je suis revenu pour la première fois en Iran, j’ai rencontré un soir un jeune poète qui m’a confié son vif intérêt pour la poésie de Royaï, ajoutant : « Quand vous reviendrez en France, dits-lui, je vous prie, que de nombreux jeunes poètes ici l’admirent. »
Avant de lui laisser la parole et aux différents intervenants, je voudrais vous signaler un très intéressant entretien avec Yadollah Royaï à propos de la notion de « poésie de volume », paru en 2004 dans un numéro spécial de la revue Missives consacré à la littérature persane contemporaine en Iran.
Permettez-moi donc pour conclure de citer cet extrait d’une des réponses faites par Yadollah Royaï au cours de cet entretien. Ces mots sont particulièrement bienvenus dans la situation que nous connaissons aujourd’hui :
« Il faut à tout prix ne pas tomber dans le chauvinisme et les amours ethniques pour avoir de la tolérance et accepter l’autre, il nous faut réfléchir dans une dimension universelle et non locale ou provinciale. C’est ça être poète aujourd’hui. (…) C’est la poésie de volume qui m’a ouvert les yeux par sa vision universelle et transcendantale. Le poète crée de l’espace dans son poème et le poème lui ouvre les espaces. Mais il faut prendre aujourd’hui des risques pour la liberté de l’homme. »

Alain Lance
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http://www.wikipoemes.com/…/alain-lance/biographie-index.php

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